Madame de Tencin

Le siège de Calais, nouvelle historique

édition Dauthereau, 1827, Paris.

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NOTICE HISTORIQUE

SUR LA VIE ET LES ECRITS

DE MADAME DE TENCIN.

Claudine-Alexandrine Guerin de Tencin, soeur du cardinal de ce nom, naquit à Grenoble en 1681 et mourut à Paris en 1749. Ses parents l'ayant contrainte à se faire religieuse, elle prononça ses voeux dans le couvent de Montfleury, voisin de sa ville natale. Mais la vie monastique avait peu d'attraits pour elle; cinq ans après sa profession, elle sollicita et obtint de passer comme chanoinesse au chapitre de Neuville, près de Lyon. C'était un grand pas de fait vers la liberté. Elle ne s'y arrêta point. Elle vint à Paris, où les charmes de sa figure et les agréments de son esprit lui firent des amis puissants et nombreux. Fontenelle surtout s'intéressa vivement à elle, et acheva de dégager de tout lien religieux, à la faveur d'un bref du pape. Rendue à la société, elle s'occupa très activement de son frère et réussit à lui procurer un avancement rapide. On a prétendu que quelques complaisances pour le régent du cardinal Dubois, y contribuèrent puissamment. Ce frère chéri étant devenu l'un des principaux chefs du parti des constitutionnaires, elle prit avec tant d'ardeur la défense de la bulle Unigenitus, que le gouvernement, craignant l'effet de ses séductions, l'exila à Orléans. Comme son frère, elle se mêla aussi aux vastes spéculations du fameux Law, et n'eut pas lieu de s'en repentir : ce système qui bouleversa tant de fortunes, ne fit aucun tort à la sienne. Non moins portée à la galanterie qu'à l'intrigue, elle eut du chevalier Destouches-Canon un enfant qui fut exposé sur les marches de la petite église de Saint-Jean-le-Rond, et recueilli par une vitrière qui lui tint lieu de mère. C'était d'Alembert. Un autre de ses amants, le conseiller de Lafresnaye, se brûla la cervelle dans son appartement : ce suicide la fit conduire au Châtelet, puis à la Bastille. Elle y resta peu de temps.

Cette détention, et, plus encore, les années qui commençaient à s'accumuler sur sa tête, amenèrent quelques réformes dans la conduite de madame de Tencin. Elle devint insensiblement aussi régulière qu'elle avait été jusqu'à lors dissipée. Un goût ardent pour la littérature et les littérateurs, remplaça chez elle l'amour de la galanterie et de l'intrigue. Sa maison fut bientôt citée comme le rendez-vous des écrivains qui, à ce titre, étaient assurés d'être bien accueillis. Fontenelle et Montesquieu passaient pour les coryphées de cette petite académie. Le cardinal Lambertini entretenait une correspondance avec son aimable présidente, et, dès qu'il fut devenu pape sous le nom de Benoît XIV, il lui envoya son portrait. Elle exerçait un grand empire sur les auteurs qu'elle recevait, ne les appelait jamais que ses bêtes, et leur envoyait tous les ans, pour étrennes, deux aunes de velours pour se faire des culottes. Un seigneur étant venu la voir un matin, elle lui proposa de dîner avec sa ménagerie. Le goût de ces sortes de ménageries n'est pas entièrement passé; les bêtes qui les composent ne sont ni moins soumises, ni moins apprivoisées que celles de madame de Tencin; mais, il faut en convenir, de nos jours les présidentes ne poussent pas aussi loin la prévoyance.

A force de voir des auteurs, notre héroïne éprouva à son tour le besoin de le devenir. Cette émulation a produit Le Siège de Calais, Le Comte de Comminge, et les Malheurs de l'amour, trois romans dont le premier est, sans contredit, celui qu'on lit avec le plus de plaisir. Voici à quelle occasion il fut composé :

On avait parlé de romans dans sa société. On se plaignait d'y trouver une marche et un dénouement trop uniformes, des héros toujours amoureux et toujours sages. Madame de Tencin prétendit qu'il était possible de composer un roman qui, sans s'écarter des lois de la décence, commencerait où les autres finissent. Cette idée combattue donna naissance au Siège de Calais, petite nouvelle pleine de fraîcheur, dans laquelle, à travers beaucoup d'épisodes et d'incidents peu vraisemblables, et malgré un style trop souvent prétentieux et maniéré, on trouve de l'art, de l'esprit, de l'intérêt, de la délicatesse et le ton habituel de la bonne compagnie. On a prétendu que les ouvrages de madame de Tencin étaient dus à ses deux neveux, d'Argental et Pont de Veyle. Cette accusation, à laquelle il n'est peut-être pas de femme-auteur qui n'ait été exposée, est ici dénuée de toute espèce de fondement.

 

LE SIEGE DE CALAIS.

NOUVELLE HISTORIQUE.

PREMIERE PARTIE.

 

M. DE VIENNE, issu d'une des plus illustres maisons de bourgogne, n'eut qu'une fille de son mariage avec mademoiselle de Chauvirey.

La naissance, la richesse, et surtout la beauté de mademoiselle de Vienne, lui donnèrent pour amants déclarés tous ceux qui pouvaient prétendre à l'alliance de M. de Vienne. M. de Granson, dont la naissance n'était pas inférieure, fut préféré à ses rivaux. Quoique aimable et amoureux, il n'avait point touché le coeur de mademoiselle de Vienne; mais la vertu prit la place des sentiments. Elle remplissait ses devoirs d'une manière si naturelle, que M. de Granson put se croire aimé : un bonheur qui ne lui coûtait plus de soins ne le satisfit pas long-temps.

A peine une année s'était écoulée depuis son mariage, qu'il chercha, dans de nouveau amusements, des plaisirs moins tranquilles. Madame de Granson vit l'éloignement de son mari avec quelque sorte de peine : les intérêts de la beauté ne sont guère moins chers à une jeune personne que ceux de son coeur.

Elle était, depuis son enfance, liée d'une tendre amitié avec la comtesse de Beaumont, soeur de M. de Canaple. Un jour que la compagnie avait été nombreuse chez madame de Granson, et que madame de Beaumont s'était aperçue qu'elle ne s'était prêtée à la conversation que par une espèce d'effort: "J'ai envie, lui dit madame de Beaumont, aussitôt qu'elles furent seules, de deviner ce qui vous rend si distraite.-Ne le devinez point, je vous prie, répondit madame de Granson; laissez-moi vous cacher une faiblesse dont je suis honteuse.-Vous avez tort de l'être, répliqua madame de Beaumont; vos sentiments sont raisonnables; M. de Granson a fait tout ce qu'il fallait pour se faire aimer de vous; il fait présentement tout ce qu'il faut pour vous donner de la jalousie.- Je vous assure, dit madame de Granson, que, si j'aimais mon mari de la façon que vous le pensez, je ne serais point honteuse de me trouver sensible à sa conduite présente; mais je ne l'ai jamais aimé qu'autant que le devoir l'exigeait : son coeur n'est point nécessaire au bonheur du mien; c'est le mépris de ce que je puis avoir d'agréments qui m'irrite. Je suis humiliée qu'une année de mariage ait éteint l'amour de mon mari; et je me reproche de me trouver des sentiments qui ne sont excusables que lorsque la tendresse les a fait naître.

"M. votre frère, qui ne m'a jamais vue, continua-t-elle, mais qui a été le confident de la passion de M. de Granson, et à qui, dans les commencements de notre mariage, il a peut-être vanté son bonheur, sera bien étonné de le trouver, à son retour, amoureux d'une autre femme.- Il devrait en être étonné, dit madame de Beaumont, et je vous assure cependant qu'il ne le sera pas; il croit qu'on ne peut être long-temps amoureux et heureux; mais aussi il est bien éloigner de penser, comme la plupart des hommes, qu'on peut, sans intéresser la probité, manquer à une femme : il est persuadé, au contraire, qu'on ne saurait trop mettre de vertu dans un engagement qui trouble souvent toute la vie d'une malheureuse à qui l'on a persuadé qu'on l'aimerait toujours. Aussi, ajouta madame de Beaumont, mon frère ne s'est-il jamais permis d'engagement sérieux."

"Je suis tout-à-fait fâchée, répondit madame de Granson, de ce que vous m'apprenez : la liaison qui est entre M. de Canaple et M. de Granson, et celle qui est entre vous et moi, m'avaient fait naître l'espérance d'en faire mon ami; mais je crains qu'il ne soit aussi inconstant en amitié qu'il l'est en amour.- Ce n'est pas la même chose, répliqua madame de Beaumont: l'amitié n'a point, comme l'amour, un but déterminé; et c'est ce but, une fois gagné, qui gâte tout chez mon frère : mais je doute qu'il s'empresse d'être de vos amis; il craint de voir les femmes qu'il pourrait aimer, et vous êtes faite de façon à lui donner très-légitimement cette crainte : je crois même que, quoiqu'il soit fort aimable, il ne vous le paraîtra point du tout; car il faut encore dire ce petit trait de son caractère; son esprit ne se montre jamais mieux que quand il n'a rien à craindre pour son coeur.- C'est-à-dire, répliqua madame de Granson, qu'il fait injure toutes les fois qu'il cherche à plaire, et qu'il faudrait l'en haïr. En vérité, vous avez un frère bien singulier; et, si vous lui ressembliez, je ne vous aimerais pas autant que je vous aime."

Quand madame de Granson fut seule, elle ne put s'empêcher de repasser dans son esprit tout ce qu'elle venait d'entendre sur le caractère de M. de Canaple. Il croit donc, disait-elle, qu'il n'a qu'à aimer pour être aimé. Ah! que je lui prouverais bien le contraire, et que j'aurais de plaisir à mortifier sa vanité! Ce sentiment, que madame de Granson ne se reprochait pas, l'occupait plus qu'il ne méritait. Elle s'informait, avec quelque sorte d'empressement, du temps où M. de Canaple devait venir.

Ce temps ne tarda guère. M. de Granson annonça à sa femme l'arrivée de son ami, et la pria de trouver bon qu'ils logeassent ensemble, comme ils avaient toujours fait. A quelques jours de là, il lui présenta M. de Canaple : peu d'hommes étaient aussi bien faits que lui; toute sa personne était remplie de grâce, et sa physionomie avait des charmes particuliers dont il était difficile de se défendre.

Madame de Granson, quoique prévenue sur son caractère, ne put s'empêcher de le voir tel qu'il était. Pour lui, ses yeux seuls la trouvèrent belle; et, dans cette situation où il ne craignait rien pour son repos, il ne contraignit point le talent qu'il avait naturellement de plaire. Attentif, rempli de soins, il voyait madame de Granson à toutes les heures, et il se montrait toujours avec de nouvelles grâces; elles faisaient leur impression. Madame de Granson fut quelque temps sans s'en apercevoir : elle croyait de bonne foi que le dessein qu'elle avait de lui plaire n'était que le désir de mortifier sa vanité; mais le chagrin de n'y pas réussir l'éclaira sur ses sentiments. Est-il possible, disait-elle, que je ne doive les soins du comte de Canaple qu'à son indifférence! Mais pourquoi vouloir m'en faire aimer? Qui m'assure que je serais insensible? Hélas! le dépit que me cause son indifférence ne m'apprend que trop combien je suis faible! loin de chercher à lui plaire, il faut au contraire éviter de le voir. Je suis humiliée de n'avoir pu le rendre sensible; eh! que ferais-je donc s'il m'inspirait des sentiments que je dusse me reprocher?

Ce projet de fuir M. de Canaple n'était pas aisé à exécuter : la maison de M. de Granson était devenue la sienne; elle-même y avait consenti : que penserait le public si elle changeait de conduite? Mais, ce qu'elle craignait beaucoup plus, que penserait M. de Canaple? Ne viendrait-il point à soupçonner la vérité?

Il était difficile qu'elle conservât, au milieu de tant d'agitations, toute la liberté de son esprit. Elle devint triste et distraite avec tout le monde, et inégale et presque capricieuse avec M. de Canaple. Quelquefois, entraînée par son penchant, elle avait pour lui des distinctions flatteuses; mais dès qu'elle s'en était aperçue, elle le punissait en le traitant tout-à-fait mal. Il était étonné et même affligé de ce qu'il regardait comme une inégalité d'humeur dans madame de Granson. Il lui avait reconnu tant de mérite, que, sans prendre d'amour pour elle, il avait pris du moins beaucoup d'estime et même beaucoup d'amitié.

Cependant les mauvais traitements augmentaient à mesure qu'il plaisait davantage : il craignit à la fin d'avoir déplu, et il en parla à sa soeur. "Je suis persuadée, lui dit madame de Beaumont, que madame de Granson aime son mari plus qu'elle ne croit. Elle est jalouse; peut-être vous soupçonne-t-elle d'avoir part à des galanteries dont elle est blessée : voilà ce qui est cause de son chagrin contre vous.- Elle est bien injuste, répliqua M. de Canaple; mais je n'en travaillerai pas moins pour son repos. Je vais mettre en usage tout le crédit que j'ai sur son mari pour l'engager à revenir à elle.- En vérité, dit en riant madame de Beaumont, un homme qui croit que la vivacité de l'amour finit où le bonheur commence, me paraît peu propre à prêcher la fidélité à un mari."

"Quelle que soit ma façon de penser, répliqua M. de Canaple, il est bien sûr du moins que je ne pourrais me résoudre à rendre malheureuse une femme dont je serais aimé et que j'aurais mise en droit de compter sur ma tendresse."

Cependant madame de Granson, toujours obligée à voir M. de Canaple, ne pouvait se guérir de son inclination pour lui. Elle résolut de passer une partie de l'été à Vermanton, dans une terre de son mari. M. de Granson, que la présence de sa femme contraignait un peu, consentit sans peine à ce qu'elle voulait; mais il ne la laissa pas long-temps dans sa solitude. Il se brouilla peu de temps après avec sa maîtresse. M. de Canaple profita de cette conjoncture, et lui représenta si vivement ce qu'il devait à sa femme, qu'il l'obligea de l'aller retrouver.

L'absence de M. de Canaple et les reproches qu'elle ne cessait de se faire d'être sensible, malgré son devoir, pour un homme dont l'indifférence ne laissait même aucune excuse à sa faiblesse, avaient produit quelque effet. M. de Granson la trouva embellie, et il se remit à l'aimer avec autant de vivacité que jamais. Elle recevait les empressements de son mari avec plus de complaisance qu'elle n'avait encore fait; il lui semblait qu'elle lui devait ce dédommagement, et qu'elle n'en pouvait trop faire pour réparer le tort secret qu'elle se sentait.

Tant qu'elle avait été seule, elle avait évité, sous ce prétexte, de recevoir du monde; la présence de M. de Granson le fit cesser, et attira dans le château tous les hommes et toutes les femmes de condition du voisinage. M. de Canaple, pressé par son ami, y vint aussi. Madame de Granson, qui s'était bien promis de ne le plus distinguer des autres par le bien ou le mal traiter, le reçut, et vécut avec lui très poliment. Il crut devoir ce changement au conseil qu'il avait donné, et se confirma par là dans l'opinion où il était déjà de la passion de madame de Granson pour son mari.

M. de Granson aimait les plaisirs; sa femme, attentive à lui plaire, se prêtait à tous les amusements que la campagne peut fournir. On chassait, on allait à la pêche, et souvent on passait les nuits entières à danser. Le comte de Canaple faisait voir, dans tous ces différents exercices, sa bonne grâce et son adresse : il était galant avec toutes les femmes; il plaisait à toutes, et parmi celles qui étaient chez madame de Granson, il y en avait plus d'une auprès de laquelle il eût pu réussir, s'il eût voulu; mais il était bien éloigné de le vouloir.

M. de Châlons, dont les terres étaient peu éloignées, vint des premiers voir M. et madame de Granson : il avait fait ses premières armes avec le comte de Canaple. Ils se revirent avec plaisir, et renouèrent une amitié qui avait commencé dès leur plus tendre jeunesse. M. de Châlons engagea le comte de Canaple de venir passer quelque temps avec lui dans une terre qu'il avait à une lieue de Vermanton; la chasse était leur principale occupation. Le comte de Canaple, entraîné à la poursuite d'un cerf, se trouva seul au commencement de la nuit dans la forêt. Comme il en connaissait toutes les routes, et qu'il se vit fort près de Vermanton, il en prit le chemin. Il était si tard quand il y arriva, et celui qui lui ouvrit la porte était si endormi, qu'à peine put-il obtenir qu'il lui donnât de la lumière. Il monta tout de suite dans son appartement, dont il avait toujours une clef; la lumière qu'il portait s'éteignit dans le temps qu'il en ouvrit la porte; il se déshabilla, et se coucha le plus promptement qu'il put.

Mais quelle fut sa surprise quand il s'aperçut qu'il n'était pas seul, et qu'il comprit, par la délicatesse d'un pied qui vint s'appuyer sur lui qu'il était couché avec une femme! Il était jeune et sensible : cette aventure, où il ne comprenait rien, lui donnait déjà beaucoup d'émotion, quand cette femme, qui dormait toujours, s'approcha de façon à lui faire juger très-avantageusement de son corps.

De pareils moments ne sont pas ceux de la réflexion. Le comte de Canaple n'en fit aucune, et profita du bonheur qui venait s'offrir à lui. Cette personne, qui ne s'était presque pas éveillée, se rendormit aussitôt profondément; mais son sommeil ne fut pas respecté. "Mon dieu, dit-elle d'une voix pleine de charmes, ne voulez-vous pas me laisser dormir?" La voix de madame de Granson, que le comte de Canaple reconnut, le mit dans un trouble et dans une agitation qu'il n'avait jamais éprouvées. Il regagna la place où il s'était mis d'abord, et attendit, avec une crainte qui lui ôtait presque la respiration, le moment où il pourrait sortir. Il sortit enfin, et si heureusement qu'il ne fut vu de personne, et regagna la maison de M. de Châlons.

L'extase et le ravissement l'occupèrent d'abord tout entier. Madame de Granson se présentait à son imagination avec tous ses charmes; il se reprochait de n'y avoir pas été sensible; il lui en demandait pardon. Qu'ai-je donc fait jusqu'ici? disait-il. Ah! que je réparerai bien, par la vivacité de mes sentiments, le temps que j'ai perdu! Mais, ajoutait-il, me pardonnerez-vous mon indifférence? oublierez-vous que j'ai pu vous voir sans vous adorer?

La raison lui revint enfin, et lui fit connaître son malheur. Il vit avec étonnement et avec effroi qu'il venait de trahir son ami, et de faire le plus sensible outrage à une femme qu'il respectait bien plus alors qu'il ne l'avait jamais respectée. Son ame était déchirée par la honte et le repentir qu'il sentait pour la première fois. Il ne pouvait durer avec lui-même : cette probité, dont il avait fait une une profession si délicate, s'élevait contre lui, lui exagérait son crime, et ne lui permettait aucune excuse.

J'ai donc mérité, disait il, la haine de la seule femme que je pouvais aimer! Comment oserais-je me présenter à ses yeux? irai-je braver sa colère? irai-je la faire rougir de mon crime? Non, il faut m'éloigner pour jamais, et lui donner, en me condamnant à une absence éternelle, la seule satisfaction que je puisse lui donner.

Cette résolution ne tenait pas long-temps : l'amour reprenait ses droits, et l'idée même de ce crime qu'il détestait, ramenait malgré lui quelque douceur dans son ame. Il allait jusqu'à espérer qu'il ne serait jamais connu. Mais, si cette pensée le consolait, elle n'augmentait pas sa hardiesse. Comment osera-t-il la revoir en se sentant si coupable?

Madame de Granson ne s'était éveillée que long-temps après le départ du comte de Canaple. Elle avait été obligée de céder son appartement à madame la comtesse d'Artois, qui avait passé chez elle en allant dans ses terres. M. de Granson était parti, avant l'arrivée de la duchesse, pour une affaire pressée, et avait assuré sa femme qu'il reviendrait la même nuit. Elle avait cru qu'instruit par ses gens il était venu la trouver dans l'appartement de M. de Canaple. Comme elle était prête à se lever, elle aperçut quelque chose dans son lit qui brillait, et vit avec surprise que c'était la pierre d'une bague qui avait été donnée par le roi, Philippe de Valois, au comte de Canaple, pour le récompenser de sa valeur, et qu'il ne quittait jamais. Troublée, interdite à cette vue, elle ne savait que penser; les soupçons qui lui venaient dans l'esprit l'accablaient de douleur. Il lui restait pourtant encore quelque incertitude; mais l'arrivée de M. de Granson ne la lui laissa pas long-temps.

Il vint dans la matinée, et vint en lui faisant mille caresses, et en lui demandant pardon de lui avoir manqué de parole. Quel coup de foudre! son malheur, qui n'était plus douteux lui parut tel qu'il était; la pâleur de son visage et un tremblement général qui la saisit, firent craindre à M. de Granson qu'elle ne fût malade; il le lui demanda avec inquiétude, et la pressa de se remettre au lit. Loin de l'écouter, elle sortit avec précipitation d'un lieu qui lui rappelait si vivement sa honte.

Madame la comtesse d'Artois voulut partir cette même matinée. Madame de Granson ne fit nul effort pour la retenir. Le départ de M. de Granson, qui se crut obligé d'accompagner madame la comtesse d'Artois jusque chez elle, lui donna la triste liberté de se livrer à sa douleur; il n'y en eut jamais de plus sensible : elle se voyait offensée, de la manière la plus cruelle, par un homme qu'elle avait eu la faiblesse d'aimer. Elle s'en croyait méprisée; et cette pensée lui donnait tant de ressentiment contre lui, qu'elle le haïssait alors autant qu'elle l'avait aimé.

Quoi! disait-elle, cet homme qui craindrait de manquer à la probité, s'il laissait croire à une femme qu'il a de l'amour pour elle, cesse d'être vertueux pour moi seule! encore si j'avais dans mon malheur l'espérance de me venger! Mais il faut étouffer mon ressentiment pour en cacher la honteuse cause. Que deviendrais-je, grand dieu! si ce funeste secret pouvait être pénétré!

Elle passa le jour et la nuit abîmée dans sa triste pensée. Son mari revint le lendemain, et avec lui plusieurs personnes de qualité, à qui il avait fait promettre de le venir voir. Madame de Beaumont était du nombre. Dans toute autre circonstance madame de Granson l'aurait vue avec plaisir; mais madame de Beaumont était soeur de M. de Canaple; sa présence redoublait l'embarras de madame de Granson. Pour y mettre le comble, elle demanda à son amie des nouvelles de son frère. Madame de Granson répondit en rougissant et d'un air interdit, qu'il n'était pas dans le château, et se pressa de changer de conversation.

Madame de Beaumont ne fut pas long-temps sans s'apercevoir de la tristesse profonde où son amie était plongée. "Ne me direz-vous point, lui dit-elle un jour qu'elle la trouva baignée dans ses larmes, ce qui cause l'affliction où je vous vois?- Je ne le sais pas moi-même," répondit madame de Granson. Madame de Beaumont fit encore quelque instance mais elle vit si bien qu'elle augmentait le chagrin de son amie, qu'elle cessa de lui en parler.

Il y avait déjà plusieurs jours que M. de Canaple était absent. M. de Granson lui écrivit pour le presser de revenir. Il en conclut que madame de Granson n'était pas instruite; et pressé par le désir de la revoir, il se mit promptement en chemin; mais, à mesure qu'il approchait, ses espérance s'évanouissaient et sa crainte augmentait; et peut-être serait-il retourné sur ses pas, s'il n'avait été rencontré par un homme de la maison. Il arriva si troublé, si éperdu, qu'à peine pouvait-il se soutenir. Tout le monde était occupé au jeu. Madame de Granson seule rêvait dans un coin de la chambre : il alla à elle d'un pas chancelant; et, sans oser la regarder, dit quelques paroles mal articulées. Le trouble où elle était elle-même ne lui permit pas de faire attention à celui du comte de Canaple.

Ils gardaient le silence l'un et l'autre, quand elle laissa tomber un ouvrage qu'elle tenait; il s'empressa pour le relever, et, en le lui présentant, sans en avoir le dessein, sa main toucha celle de madame de Granson. Elle la retira avec promptitude, et jeta sur lui un regard plein d'indignation. Il fut terrassé; et, ne pouvant plus être maître de lui-même, il alla s'enfermer dans sa chambre. Ce lieu où il avait été si heureux se présentait en vain des images agréables à sons souvenir, il ne sentait que le malheur d'être haï.

La façon dont madame de Granson l'avait regardé, son air embarrassé, son silence, tout montrait qu'elle connaissait son crime. Hélas! disait-il, si elle pouvait aussi connaître mon repentir! Mais il ne m'est pas permis de le lui montrer : il ne m'est pas permis de mourir à ses pieds. Que je connaissais mal l'amour, quand je croyais qu'il ne subsistait qu'à l'aide des désirs! Ce n'est pas la félicité dont j'ai joui que je regrette; elle ne serait rien pour moi, si le coeur n'en assaisonnait le don. Un regard ferait mon bonheur. Il résolut ensuite de faire perdre à madame de Granson, par son respect et sa soumission, le souvenir de ce qui s'était passé, et de se conduire de façon qu'elle pût se flatter que lui-même ne s'en souvenait plus. L'amitié qui était entre lui et M. de Granson ne mettait point d'obstacle à son dessein. Il ne s'agissait pas d'être aimé; il voulait seulement n'être pas haï.

Madame de Beaumont apprit, à son retour de la promenade, l'arrivée de son frère; elle alla le chercher avec empressement. Ils se demandèrent compte l'un à l'autre de ce qu'ils avaient fait depuis qu'ils s'étaient vus; et ce fut pour la première fois que le comte de Canaple se déguisa à une soeur qu'il aimait tendrement.

Il eut cependant cédé au désir de parler de madame de Granson, s'il n'avait senti qu'il ne lui serait pas possible de prononcer ce nom comme il le prononçait autrefois. Madame de Beaumont prévint la question qu'il n'osait lui faire. "Vous avez réussi, lui dit-elle; Granson est plus amoureux de sa femme qu'il ne l'a jamais été.- Elle est donc bien contente? dit M. de Canaple avec un trouble qu'il eut de la peine à cacher.- Je n'y comprends rien, répliqua madame de Beaumont; elle aime son mari, elle en est aimé; cependant elle a un chagrin secret qui la dévore, et qui lui arrache même des larmes."

Ces paroles pénétrèrent M. de Canaple de la plus vive douleur. Il ne voyait que trop qu'il était l'auteur de ces larmes; et la jalousie, qui commençait à naître dans son coeur contre un mari aimé, achevait de le désespérer. Il eût bien voulu rester seul; mais il fallait rejoindre la compagnie : malgré tous ses efforts, il parut d'une tristesse qui fut remarquée par madame de Granson : celle où elle était plongée elle-même en devint un peu moindre.

On soupa; on passa la soirée à différents jeux; le hasard plaça toujours M. de Canaple auprès de madame de Granson. Il ne pouvait s'empêcher d'attacher les yeux sur elle; mais il les baissait d'un air timide dès qu'elle s'en apercevait, et il semblait lui demander pardon de son audace.

Il se rappela qu'elle lui avait écrit autrefois quelques lettres qu'il avait gardées. L'impatience de les relire ne lui permit pas d'attendre son retour à Dijon. Il envoya un valet de chambre chercher la cassette qui les renfermait. Ces lettres lui paraissaient alors bien différentes de ce qu'elles lui avaient paru autrefois. Quoiqu'elles ne continssent que des bagatelles, il ne pouvait se lasser de les relire; les témoignages d'amitié qui s'y trouvaient lui donnèrent d'abord un plaisir sensible : mais ce plaisir fut de peu de durée; il n'en sentait que mieux la différence du traitement qu'il éprouvait alors.

Madame de Granson était pourtant moins animée contre lui; la conduite respectueuse qu'il gardait avec elle faisait peu à peu son effet; mais elle ne diminuait ni sa honte ni son embarras; peut-être même en étaient-ils augmentés. M. de Granson y mettait le comble par les empressements peu ménagés qu'il avait pour elle. Il en coûtait à sa modestie d'y répondre; et n'y répondre point eût été une espèce de faveur pour le comte de Canaple, qui en était souvent le témoin.

Que ne souffrait-il pas dans ces occasions! Il sortait quelquefois si désespéré de la chambre de madame de Granson, qu'il formait le dessein de n'y rentrer jamais. Je me suis plongé moi-même dans l'abîme où je sis, disait-il : sans moi, sans mes soins, Granson, livré à son inconstance, aurait donné tant de dégoûts à sa femme, qu'elle aurait cessé de l'aimer, et je serais du moins délivré du supplice de la voir sensible pour un autre. Mais, reprenait-il, ai-je oublié que cet homme qui excite ma jalousie est mon ami? Voudrais-je lui enlever les douceurs de son mariage? Est-il possible que la passion m'égare jusqu'à ce point? Je ne connais plus d'autres sentiments, d'autres devoirs, que ceux de l'amour. Tout ce que j'avais de vertu m'est enlevé par cette funeste passion; et , loin de la combattre, je cherche à la nourrir. Je me fais de vains prétextes de voir madame de Granson, que je devrais fuir. Il faut m'éloigner, et regagner, si je puis, cet état heureux où je pouvais être moi-même, où je pouvais, avec satisfaction, connaître le fond de mon ame.

M. de Canaple n'était pas le seul qui prenait cette résolution : c'était pour l'éviter que madame de Granson était venue à la campagne. Le même motif la pressait de retourner à Dijon.

Madame de Beaumont et le reste de la compagnie partirent quelques jours avant celui où madame de Granson avait fixé son départ. Le seul comte de Canaple demeura. Il crut que, dans le dessein où il était de fuir madame de Granson pour jamais, il pouvait se permettre la satisfaction de la voir encore deux jours. Elle évitait avec un soin extrême de se trouver avec lui, et, quoiqu'il le désirât, il se craignait trop lui-même pour en chercher l'occasion.

Le hasard fit ce qu'il n'eût osé faire. La veille du jour marqué pour leur départ, il alla se promener dans un bois qui était près du château. Sa promenade avait duré assez long-temps quand il aperçut madame de Granson assise sur le gazon à quelques pas de lui. Sans savoir même ce qu'il faisait, il s'avança vers elle. La vue du comte de Canaple, si proche d'elle, la fit tressaillir; et, se levant d'un air effrayé, elle s'éloigna avec beaucoup de diligence. Loin de faire effort pour la retenir, l'étonnement et la confusion l'avaient rendu immobile; et M. de Granson, qui le cherchait pour lui faire part des lettres qu'il venait de recevoir, le trouva encore dans la même place, si enfoncé dans ses pensées, qu'il lui demanda plus d'une fois inutilement ce qu'il faisait là.

Il répondit enfin le mieux qu'il put à cette question. M. de Granson, occupé de ce qu'on lui demnadait, ne fit nulle attention à sa réponse. "La trêve, lui dit-il, vient d'être rompue entre la France et l'Angleterre. M. de Vienne, mon beau-père, est nommé gouverneur de Calais; on croit qu'Edouard en veut à la Picardie, et que tout l'effort de la guerre sera de ce côté-là. Il ne me conviendrait pas de rester chez moi, tandis que toute la France sera en armes : je veux offrir mes services au roi; mais comme mon beau-père, qui a ordre de partir pour son gouvernement, ne peut me présenter, j'attends ce service de votre amitié."

"Un homme comme vous, répondit le comte de Canaple, se présente tout seul; je ferai cependant ce qui conviendra : mais, si vous voulez que nous allions ensemble à la cour, nous n'avons pas un moment à perdre. La compagnie des gens d'armes que j'aie l'honneur de commander est actuellement en Picardie. Jugez ma quelle serait ma douleur si, pendant mon absence, il y avait quelque action.- Je ne vous demande, lui dit M. de Granson, que deux jours.- J'irai, répliqua le comte de Canaple, vous attendre à Dijon, où j'ai quelque affaire à régler."

Le comte de Canaple, qui craignait, après ce qui venait de se passer, la vue de madame de Granson, trouvait une espèce de consolation dans la nécessité où il était de partir. Mais il pensa bien différemment, lorsqu'en arrivant au château il apprit que, sous le prétexte d'une indisposition, elle s'était mise au lit, et qu'elle avait ordonné que personne n'entrât dans sa chambre. Cet ordre, dont il ne vit que trop qu'il était l'objet, le pénétra de douleur. Si j'avais pu la voir, disait-il, ma tristesse lui aurait dit ce que je ne puis lui dire. Peut-être m'accuse-t-elle de hardiesse; elle aurait du moins pu lire dans mes yeux et dans toute ma contenance combien j'en suis éloigné. L'absence ne me paraissait supportable qu'autant qu'elle était une marque de mon respect; ce n'est qu'à ce prix que je puis m'y résoudre. Il faut du moins que madame de Granson sache que je la fuis pour m'imposer des lis qu'elle m'imposerait, si elle daignait m'en donner.

Il ne pouvait se résoudre à s'éloigner; il espérait que M. de Granson entrerait dans la chambre de sa femme, et qu'il pourrait le suivre; mais madame de Granson, qui craignait ce que le comte de Canaple espérait, fit prier son mari de la laisser reposer.

Il fallut enfin, après avoir fait tout ce qui lui fut possible, partir sans la voir. La compagnie des gens d'armes de M. de Châlons était aussi en Picardie. Le comte de Canaple résolut de passer chez son ami pour l'instruire de ce qu'il venait d'apprendre. M. de Châlons n'était pas chez lui : il arriva tard, et retint le comte de Canaple si long-temps qu'il ne put partir que le lendemain.

Il avait marché une partie de la journée, quand, en montant une colline, un de ses gens lui fit apercevoir un chariot des livrées de M. de Granson, que le chevaux entraînaient avec beaucoup de violence dans la pente de la colline. Il reconnut bientôt une voix dont il entendit les cris : c'était celle de madame de Granson. Il vola à la tête des chevaux : après les avoir arrêtés, il s'approcha du chariot. Madame de Granson y était évanouie; il la prit entre ses bras et la porta sur un petit tertre de gazon. Tous ceux de l'équipage, occupés à raccommoder le chariot ou à aller chercher du secours dans une maison voisine, le laissèrent auprès d'elle. Il y était seul : elle était entre ses bras. Quel moment, s'il avait pu en goûter la douceur! Mais il ne devait qu'à la fortune seule l'avantage dont il jouissait : madame de Granson n'y aurait pas donné son aveu.

Elle reprit connaissance dans le temps que ceux qui étaient allés chercher du secours revenaient; et, sans avoir tourné les yeux sur le comte de Canaple, elle demanda de l'eau; il s'empressa de lui en présenter : elle le reconnut alors, et son premier mouvement fut de le refuser. La tristesse qu'elle vit dans ses yeux ne lui en laissa pas la force; elle prit ce qu'il lui présentait. Cette faveur, qui n'en était une que par le premier refus, répandit dans l'ame du comte de Canaple une joie qu'il n'avait jamais éprouvée. Madame de Granson se reprochait ce qu'elle venait de faire. Embarrassée de ce qu'elle devait dire, elle gardait le silence, quand M. de Granson vint encore augmenter son embarras. Elle lui laissa le soin de remercier M. de Canaple du secours qu'elle en venait de recevoir; et, sans lever les yeux, sans prononcer une parole, elle remonta dans son chariot.

M. de Canaple, qui n'était plus soutenu par le plaisir de voir madame de Granson, s'aperçut qu'il avait été blessé en arrêtant les chevaux. Comm il avait peine à monter à cheval, M. de Granson lui proposa d'aller se mettre dans le chariot de sa femme. Mais, quelque plaisir qu'il eût trouvé à être plusieurs heures avec elle, la crainte de lui déplaire et de l'embarrasser lui donna le courage de refuser une chose qu'il aurait voulu accepter aux dépens de sa vie.

Madame de Granson fut pendant toute la route dans une confusion de pensées et de sentiments qu'elle n'osait examiner. Elle aurait voulu, s'il lui eût été possible, ne se souvenir ni des offenses, ni des services du comte de Canaple. L'accident qui lui était arrivé, en lui fournissant le prétexte de garder le lit, la dispensa de le voir.

Les témoignages que M. de Canaple rendit de M. de Granson en le présentant au roi, lui attirèrent de la part de ce prince des distinctions flatteuses. Dès que M. de Canaple ne se crut plus nécessaire au service de son ami, il alla en Picardie rejoindre sa troupe. M. de Châlons, animé d'un désir qui n'était pas moins fort que celui de la gloire, l'avait devancé. Ils s'étaient donné rendez-vous à Boulogne. M. de Canaple fut étonné de ne l'y pas trouver, et d'apprendre qu'il ne s'y était arrêté qu'un moment, et qu'on ignorait où il était. Inquiet pour son ami d'une absence qui, même dans la circonstance présente, pouvait faire tort à sa fortune, il allait envoyer à Calais, où on lui avait dit qu'il pourrait en apprendre des nouvelles, lorsqu'un homme attaché à M. de Châlons vint le prier de l'aller joindre dans un lieu qu'il lui indiqua.

Le comte de Canaple fut surpris de trouver M. de Châlons dans son lit, et d'apprendre qu'il était blessé. Il allait lui en demander la cause; M. de Châlons prévint ses questions. "J'ai besoin de votre secours, lui dit-il, dans l'occasion la plus pressante de ma vie. Ne croyez cependant pas, mon cher Canaple, que ce soit à ce besoin que vous deviez ma confiance. Je vous aurais dit en Bourgogne ce que je vais vous dire, si votre sévérité sur tout ce qui est galanterie et amour ne m'avait retenu.- Vous avez eu tort, dit M. de Canaple, de craindre ce que vous appelez ma sévérité : je ne condamne l'amour que parce que les hommes y mettent si peu d'importance, qu'il finit toujours par de mauvais procédés avec les femmes.- Vous allez juger, reprit M. de Châlons, si je mérite des reproches de cette espèce.

Mon père m'envoya, il y a environ deux ans, en Picardie, recueillir la succession de ma mère. Je fus dans une terre considérable, située à quelque distance de Calais, qui lui appartenait. Les affaire ne remplissaient pas tout mon temps. Je cherchai des amusements conformes à mon âge et à mon humeur. Un gentilhomme de mes voisins me mena chez M. le comte de Mailly, qui passait l'automne dans une terre peu éloignée de la mienne. Il fit de son mieux pour me bien recevoir : mais la beauté de mademoiselle de Mailly, sa fille, qui était avec lui, aurait pu lui en épargner le soin. Je n'ai point vu de traits plus réguliers, et, ce qui se trouve assurément ensemble, plus de grâce et d'agrément. Son esprit répond à sa figure, et je crus la beauté de son ame supérieure à l'un et à l'autre. Je l'aimai aussitôt que je la vis; je ne fus pas long-temps sans le lui dire. Mais, quoiqu'elle m'ait flatté souvent depuis que son coeur s'était déclaré d'abord pour moi, je n'eus le plaisir de lui entendre dire que lorsque mon amour fut approuvé par M. de Mailly.

Le consentement de mon père manquait seul à mon bonheur; je me disposai à aller le lui demander; et, bien sûr de l'obtenir, je partis sans affecter une tristesse que je ne sentais pas. C'était presque ne point quitter mademoiselle de Mailly, que d'aller travailler à ne m'en plus séparer. Je lui disais naturellement tout ce que je pensais. "Je n'en suis point étonnée, me répondit-elle : les occupations que vous allez avoir, dont je suis l'objet, vous tiendront lieu de moi. Ma situation est bien différente : je vais être sans vous, et je ne ferai rien pour vous."

Mon père reçut la proposition de mariage comme je l'avais espéré : il se disposait même à partir avec moi; mais tous nos projets furent renversés par une lettre qu'il reçut du roi : ce prince lui mandait qu'il allait remettre les Flamands dans leur devoir; qu'il avait besoin d'être secondés par ses bons serviteurs; qu'il lui ordonnait de le venir joindre avec moi; que, le destinant à des emplois plus importants, il me donnerait à commander la compagnie des gens d'armes que mon père commandait alors.

Les mouvements de l'armée qui s'assemblait de tous côtés ne nous permettaient pas de différer notre départ; et, malgré la douleur que j'en ressentais, je ne pouvais me dissimuler ce qu'exigeaient de moi l'honneur et le devoir. J'écrivis à M. le comte de Mailly la nécessité où j'étais de différer mon mariage jusqu'à mon retour de Flandre, et la peine que me causait ce retardement. Que ne dis-je point à sa fille! Cette absence, bien différente de la première, ne m'offrait aucun dédommagement, et me laissait en proie à toute ma douleur : il n'y en a jamais eu de plus sensible; et si la crainte de me rendre indigne de ce que j'aimais ne m'avait soutenu, je n'aurais pas eu la force de m'éloigner. Les réponses que je reçus de Calais augmentèrent encore mon amour.

La bataille de Cassel, où vous acquîtes tant de gloire, me coûta mon père. Je sentis vivement cette perte, et j'allai chercher auprès de mademoiselle de Mailly la seule consolation que je pouvais avoir. Il y avait quelque temps que je n'avais pas eu de ses nouvelles : j'en attribuais la cause à la difficulté de me faire tenir ses lettres, et je n'avais sur cela que cette espèce d'inquiétude si naturelle à ceux qui aiment. Je volai à Calais, où j'appris qu'elle était avec M. de Mailly. Je la trouvai seule chez elle; et, au lieu de la joie que j'attendais, elle me reçut avec des larmes.

Je ne puis vous dire à quel point j'en fut troublé. "Vous pleurez! m'écriai-je : grand dieu! que m'annoncent ces larmes?- Elles vous annoncent, me répondit-elle en pleurant toujours, que notre fortune est changée, et que mon coeur ne l'est point.- Ah! repris-je avec transport, M. de Mailly veut manquer aux engagements qu'il a pris avec moi?- Mon père, reprit-elle, est plus à plaindre qu'il n'est coupable : écoutez, et promettez que vous ne le haïrez pas.

Quelque temps après votre départ, il vit dans une maison madame du Boulai. Quoiqu'elle ne soit plus dans la première jeunesse, elle en a conservé la fraîcheur et les agréments. La manière adroite dont elle a vécu avec un mari d'un âge très-différent du sien, et d'une humeur difficile, lui a attiré l'estime de ceux qui ne jugent que par les apparences. Elle joint à tous ces avantages l'esprit le plus séduisant. Maîtresse de ses goûts et de ses sentiments, elle n'a que ceux qui lui sont utiles.

Mon père, dont l'ame est susceptible de passion, prit de l'amour pour elle, et lui proposa de l'épouser. "J'ai un fils qui m'aime, lui répondit-elle, et qui, par sa naissance et par ses qualités personnelles, est digne de mademoiselle de Mailly : si vous m'aimez autant que vous le dites, il faut, pour m'autoriser à me donner à vous, que nous ne fassions qu'une même famille."

Mon père était amoureux, continua mademoiselle de Mailly : sans se souvenir des engagements qu'il avait pris avec vous, il vint me proposer d'épouser M. du Boulai. La douleur que me donna cette proposition rappela toute sa tendresse pour moi; il ne me déguisa point la violence de sa passion; il finit par me dire qu'il ne me contraindrait jamais, et qu'il voulait, si je consentais à son bonheur, tenir ce sacrifice de mon amitié, et nullement de mon obéissance : voilà où j'en suis. Il ne me parle de rien; mais sa douleur, dont je ne m'aperçois que trop, m'en dit plus qu'il ne m'en dirait lui-même. Il faut que l'un de nous deux sacrifie son bonheur au bonheur de l'autre. Est-ce mon père qui doit faire ce sacrifice? et dois-je l'exiger?

Je ne répondis à mademoiselle de Mailly que par les marques de mon désespoir. Je crus n'en être plus aimé. "Je vais, me dit-elle, vous faire sentir toute votre injustice, et vous donner une nouvelle preuve de l'estime que j'ai pour vous. Vous connaissez ma situation : vous m'aimez; vous savez que je vous aime : décidez de votre sort et du mien; mais prenez vingt-quatre heures pour vous y déterminer."

Elle me quitta à ces paroles, et me laissa dans l'état que vous pouvez juger. Plus j'aimais, plus je craignis de l'engager dans des démarches qui pouvaient intéresser sa gloire et son repos. Je connaissais combien son père lui était cher; je savais que le malheur de ce père deviendrait le sien. Après les vingt-quatre heures qu'elle m'avait données, je la revis sans avoir le courage de me rendre ni heureux ni misérable; et nous nous quittâmes sans avoir pris aucune résolution.

A quelques jours de là, elle me rendit compte d'une conversation qu'elle avait eue avec son père. Il renonçait à l'autorité que la nature lui avait donnée, et la rendait par là plus forte; il n'employait auprès de sa fille que les prières. "Vous êtes plus sage que moi, lui disait-il : essayez de triompher de vos sentiments; obtenez de vous d'être un temps sans voir M. de Châlons : si, après cela, vous pensez de même, je vous promets, et je me promets à moi-même, que, quoi qu'il m'en puisse coûter, je vous laisserai libre.- Je ne puis, me dit mademoiselle de Mailly, refuser à mon père ce qu'il veut bien me demander, et ce qu'il pourrait m'ordonner. Comme je suis de bonne foi, je vous avouerai encore que je ferai mes efforts pour lui obéir; je sens qu'ils seront inutiles : vous êtes bien puissant dans mon coeur, puisque vous l'emportez sur mon père.- Ah! m'écriai-je, vous ne m'aimez plus, puisque vous formez le dessein de ne me plus aimer." Mademoiselle de Mailly ne répondit à mes reproches que par la douleur dont je voyais bien qu'elle était pénétrée. Nous restâmes encore long-temps ensemble; nous ne pouvions nous quitter. Elle m'ordonna enfin de partir, et de lui laisser le soin de notre fortune. "J'espère, me dit-elle, que je trouverai le moyen de satisfaire tous les sentiments de mon coeur."

Il fallut obéir : je vins en Bourgogne, où j'appris, au bout de quelques mois, que madame de Boulai avait épousé M. de Mailly. Je ne pouvais retenir ma surprise, de ce que mademoiselle de Mailly ne m'avait point instruit de ce mariage : cette conduite, tout impénétrable qu'elle était pour moi, me donnait de l'inquiétude et de la douleur, et ne me donnait aucun soupçon.

Je lui avais promis de ne faire aucune démarche que de concert avec elle; mais, comme je ne recevais nulle nouvelle, je me déterminai à aller à Calais incognito. Quelque empressement que j'eusse d'exécuter ce projet, il fallut obéir à un ordre que le roi me donna d'aller à Gand conférer avec le comte de Flandre. Dès que les affaires sur lesquelles j'avais à traiter furent terminées, je pris la route de Calais. Je me logeai dans un endroit écarté, et j'envoyai aux nouvelles un homme adroit et intelligent, dont je connaissais la fidélité.

Après quelques jours, il me rapporta que M. du Boulai était très-amoureux de mademoiselle de Mailly; qu'il en était jaloux; que les assiduités de milord d'Arondel, qui avait paru très-attaché à mademoiselle de Mailly pendant le séjour qu'il avait fait à Calais, lui avaient donné et beaucoup d'inquiétude et beaucoup de jalousie; que M. de Mailly était parti pour la campagne avec toute sa famille.

Je savais que milord d'Arondel est un des hommes du monde les plus aimables; il était amoureux de ma maîtresse; et cette maîtresse paraissait me négliger depuis long-temps. En fallait-il davantage pour faire naître ma jalousie? Malgré ce qu'on venait de me dire que mademoiselle de Mailly n'était pas à Calais, mon inquiétude me conduisit dans la rue où elle logeait. Il était nuit. Il régnait un profond silence dans la maison; j'aperçus cependant de la lumière dans l'appartement de mademoiselle de Mailly; je crus qu'elle n'était point partie, qu'elle était peut-être seule, et qu'à l'aide de quelque domestique il n'était pas impossible que je ne puisse m'introduire chez elle. Le plaisir que j'aurais de la revoir, après une si longue absence, m'occupait si entièrement, qu'il faisait disparaître la jalousie que je venais de concevoir, quand cette porte, sur laquelle j'avais constamment les yeux, s'ouvrit : j'en vis sortir une femme que, malgré l'obscurité, je reconnus pour être à mademoiselle de Mailly.

Je m'avançai vers elle; il me sembla qu'elle me reconnaissait : mais, loin de m'attendre, elle s'éloigna avec beaucoup de vitesse. L'envie de m'éclaircir d'un procédé qui m'étonnait, et de savoir ce qui l'obligeait de sortir à une heure si indue, m'engagea à la suivre. Après avoir traversé plusieurs rues, elle entra dans une maison, en sortit un instant après avec une autre femme, et revint chez M. de Mailly. Je la suivais toujours, de si près, que celui qui leur ouvrit la porte crut apparemment que j'étais avec elles, et me laissa entrer.

Elles furent tout de suite à l'appartement de mademoiselle de Mailly; elles étaient si occupées, et allaient si vite, qu'elles ne prirent pas garde à moi; j'aurais pu même entrer dans la chambre : mais, quoiqu'elle fût fermée, il m'était aisé de comprendre qu'il s'y passait quelque chose d'extraordinaire. Je rêvais à ce que ce pouvait être, quand de cris que j'entendais de temps en temps, qui furent suivis peu de moments après de ceux d'un enfant, m'éclaircirent cet étrange mystère. Je ne puis vous dire ce qui me passait alors dans l'esprit; un état si violent ne permet que des sentiments confus. Le battement de mon coeur, l'excès de mon trouble et de mon saisissement, étaient ce que je sentais le mieux.

La femme que j'avais vue entrer avec celle de mademoiselle de Mailly sortit. Je la suivis, sans avoir de pensée ni de dessein déterminé : elle portait avec elle l'enfant qui venait de naître. Ceux qui fond la ronde dans les places de guerre passaient alors : je ne sais si elle eut peur d'en être reconnue, ou si elle exécutait ses ordres; mais elle ne les eut pas plus tôt aperçus, qu'elle mit l'enfant à une porte, et gagna une rue détournée.

Ce n'était pas de moi que cette petite créature devait attendre du secours; je lui en donnai cependant, par un sentiment de pitié où il entrait une espèce d'attendrissement pour la mère : il me parut aussi que c'était me venger d'elle que d'avoir son enfant en ma puissance. Je le remis à la femme chez qui je logeais, sans avoir eu la force de le regarder, et je fus me renfermer dans ma chambre, abîmé dans mes pensées : plus je rêvais à cette aventure, moins je la comprenais. Mon coeur était si accoutumé à aimer et à estimer mademoiselle de Mailly, il m'en coûtait tant de la retrouver coupable, que j'en démentais mes oreilles et mes yeux. Elle n'avait pu me trahir; elle n'avait pu se manquer à elle-même. Je concluais qu'il y avait quelque chose à tout cela que je n'entendais point.

Je formais la résolution de m'en éclaircir, lorsque la femme à qui je venais de remettre cette petite créature, persuadée que j'en étais le père, vint me l'apporter pour me faire, disait-elle, admirer son extrême beauté. Quoique j'en détournasse la vue avec horreur, je ne sais comment j'aperçus qu'il était couvert d'une hongreline fait d'une étoffe étrangère que j'avais donnée à mademoiselle de Mailly. Quelle vue! mon cher Canaple; et que ne produisit-elle point en moi! il semblait que je ne me connaissais trahi que depuis ce moment; tout ce que je venais de penser s'évanouit. Je rejetai avec indignation des doutes qui avaient suspendu en quelque sorte ma douleur; elle devint alors extrême, et mon ressentiment lui fut proportionné; peut-être lui aurais-je tout permis, si un événement singulier qui me força de sortir de Calais dès le lendemain n'avait donné à ma raison le temps de reprendre quelque empire.

Je ne puis vous dépeindre l'état où j'étais; je m'attendrissais sur moi-même; mon coeur sentait qu'il avait besoin d'aimer. Je me trouvais plus malheureux de renoncer à un état si doux, que je ne l'étais d'avoir été trahi. Enfin, bien moins irrité qu'affligé, toutes mes pensées allaient à justifier mademoiselle de Mailly. Je ne pouvais avoir de paix avec moi-même que lorsque j'étais parvenu à former des doutes. Je lui écrivais, et je lui faisais des reproches; ils étaient accompagnés d'un respect que je sentais toujours pour elle, et dont un honnête homme qui ne doit jamais se disperser pour une femme qu'il a aimée. Ma lettre fut rendue fidèlement; mais, au lieu de la réponse que j'attendais, on me la renvoya sans avoir daigné l'ouvrir.

Le dépit que m'inspira cette marque de mépris me fit prendre la résolution de triompher de mon amour, que je n'avais point prise jusque-là, ou que du moins j'avais prise faiblement. Pour mieux réussir, je me remis dans le monde, que j'avais presque quitté : je vis des femmes; je voulaient qu'elles me parussent belles, je leur cherchais des grâces; et, malgré moi, mon esprit et mon coeur faisaient des comparaisons qui me rejetaient dans mes premières chaînes.

Nous sommes partis, vous et mi, pour venir joindre notre troupe. Dès que j'ai été à portée de mademoiselle de Mailly, le désir de la voir et de m'éclaircir s'est réveillé dans mon coeur. J'ai dans la tête qu'elle est mariée, et que quelque raison que je ne sais pas l'oblige à cacher son mariage. L'enfant que j'ai en ma puissance, et que j'ai vu exposer, ne s'accorde pas trop bien avec cette idée; mais mon coeur a besoin d'estimer ce qu'il ne peut s'empêcher d'aimer.

J'ai été trois nuits de suite à Calais : j'ai passé les deux premières à me promener autour de la maison de M. de Mailly; je fus attaqué, la troisième, par trois hommes qui vinrent sur moi l'épée à la main; je tirai promptement la mienne; et, pour n'être pas pris derrière, je m'adossai contre une muraille. L'un de mes trois adversaires fut bientôt hors de combat : je n'avais fait jusque-là que me défendre; je songeai alors à attaquer, et je fus si heureux, que mon dernier ennemi, après avoir reçu plusieurs blessure, tomba dans son sang. J'en perdais beaucoup moi-même; et me sentant affaiblir, je me hâtai de gagner le lieu où un homme que j'avais avec moi m'attendait. Il étancha mon sang le mieux qu'il lui fut possible. Mes blessures ne se sont point trouvées dangereuses; et si mon esprit me laissait quelque repos, j'en serais bientôt quitte : mais, bien éloigné de ce repos, la lettre que je reçus hier, et que voici, me jette dans un nouveau trouble et dans une nouvelle affliction.

Cette lettre, que M. de Canaple prit des mains de son ami, était telle:

"Ne perdez point de temps pour vous éloigner d'un lieu où l'on conspire votre perte. Je devrais peut-être me ranger du côté de vos ennemis; mais, malgré votre trahison, je me souviens encore que je vous ai aimé, et je sens que mon indifférence pour vous sa plus assurée lorsque je n'aurai rien à craindre pour votre vie."

Moi! des trahisons! s'écria M. de Châlons lorsque M. de Canaple eut achevé de lire; et c'est mademoiselle de Mailly qui m' accuse! Elle veut que je sois coupable! elle veut que je ne l'aie pas bien aimée! Comprenez-vous ajouta-t-il, la sorte de douleur que j'éprouve? Non, vous ne la comprenez pas; il faut aimer pour savoir que la plus grande peine de l'amour est celle de ne pouvoir persuader que l'on aime. Hélas! on ne m'a peut-être manqué que par vengeance! Grand dieu! que je serais heureux! tout serait pardonné, tout serait oublié, si je pouvais penser que j'ai toujours été aimé! Je ne puis vivre dans la situation où je suis. Il faut, mon cher Canaple, que vous alliez à Calais,que vous parliez à mademoiselle de Mailly : votre nom vous donnera facilement l'entrée de la maison de son père; mais ne lui dites rien qui puisse l'offenser : je mourrais de douleur si je l'exposais à rougir devant vous; je veux seulement qu'elle sache à quel point je l'aime encore.

Le comte de Canaple, que sa propre expérience rendait encore plus sensible à la douleur de son ami, partit pour Calais, après avoir pris quelque instruction plus particulière.

SECONDE PARTIE.

Monsieur de Canaple, en arrivant à Calais, apprit que M. du Boulai était celui contre qui M. de Châlons s'était battu; qu'il était mort de ses blessures; que madame de Mailly ne respirait que la vengeance. Ce temps était peu propice pour aller chez M. de Mailly; mais un homme du mérite et du rang du comte de Canaple était au-dessus des règles ordinaires. Madame de Mailly, occupée de sa douleur, laissa à mademoiselle de Mailly le soin de faire les honneurs de sa maison. : quoiqu'elle s'en acquittât avec beaucoup de politesse, elle ne pouvait cependant cacher son extrême mélancolie.

"Si la mort de M. du Boulai, lui dit le comte de Canaple après quelques autres discours, cause la tristesse où je vous vois, je connais un malheureux mille fois plus malheureux encore qu'il ne croit l'être. Pardonnez-moi, mademoiselle, poursuivit-il, s'apercevant de la surprise et du trouble de mademoiselle de Mailly, d'être si bien instruit; et pardonnez à mon ami de m'avoir confié ses peines et de m'avoir chargé d'un éclaircissement que, dans l'état où il est, il ne peut vous demander lui-même."

"Quoi! répondit-elle d'une voix basse et tremblante, il est donc blessé? -Oui, mademoiselle, répondit M. de Canaple; et, malgré tout ce qu'il souffre, il serait heureux s'il voyait ce que je vois. -Ah! dit-elle avec une inquiétude qu'elle ne put dissimuler, il est blessé dangereusement?"

"Sa vie, répondit le comte de Canaple, dépend de ce que vous m'ordonnerez de lui dire." Mademoiselle de Mailly fut quelque temps dans une rêverie profonde; et, sans lever les yeux, qu'elle avait toujours tenus baissés : " Il vous a dit mes faiblesses, lui dit-elle; mais vous a-t-il confié que, dans le temps que je résistais à la volonté d'un père pour me conserver à lui, il violait, pour me trahir, toutes les lois? Vous a-t-il dit qu'il a enlevé mademoiselle de Liancourt? qu'il s'est battu avec son frère? Que veut-il encore? pourquoi affecter de passer des nuits sous mes fenêtres? pourquoi chercher à troubler un repos que j'ai tant de peine à retrouver? pourquoi attaquer M. du Boulai? pourquoi le tuer? pourquoi se faire des ennemis irréconciliables de tout ce qui me doit être le plus cher? et pourquoi enfin suis-je assez misérable pour craindre à l'égal de la mort qu'il ne soit puni de ses crimes? Oui, continua-t-elle, je frémis des liaisons que madame de Mailly prend avec M. de Liancourt pour perdre ce malheureux. Qu'il s'éloigne; qu'il se mette à couvert de la haine de ses ennemis. Qu'il vive, et que je ne le voie jamais.

"Cette dernière condition, répliqua le comte de Canaple, le met hors d'état de vous obéir. Donnez-moi le temps, mademoiselle, de lui parler : je suis sûr qu'il ne saurait être coupable. -Hélas! que pourra-t-il vous dire? repartit-elle. N'importe, parlez-lui : aussi-bien je vous ai trop montré ma faiblesse, pour vous dissimuler l'inquiétude et la crainte que son état me donne."

M. de Châlons attendait son ami avec une extrême impatience. "Qu'allez-vous m'apprendre? lui dit-il d'une voix entrecoupée aussitôt qu'il le vit approcher de son lit. -Que, si les soupçons que vous avez de la fidélité de mademoiselle de Mailly, répliqua M. de Canaple, n'ont pu éteindre votre amour, elle vous aime encore, quoique vous soyez aussi coupable à ses yeux qu'elle l'est aux vôtres. Qu'est-ce que votre combat contre M. de Liancourt, et l'enlèvement de sa soeur, dont vous êtes accusé, et dont je n'ai pu vous justifier? -Ce que j'ai fait pour mademoiselle de Liancourt, reprit M. de Châlons, n'intéresse ni mon amour ni ma fidélité. Je vous éclaircirai pleinement cette aventure; mais, mon cher Canaple, dites-moi plus en détail tout ce qu'on vous a dit : les moindres circonstances, le son de la voix, les gestes, tout est important."

Quoique M. de Canaple lui rendit le compte le plus exacte de la conversation qu'il venait d'avoir, il ne se lassait point de lui faire de nouvelles questions; il lui faisait répéter mille fois ce qu'il venait de lui entendre dire. Après toutes ces répétitions, il croyait encore n'avoir pas bien entendu. "Vous avouerai-je ma peine? lui disait-il : je ne puis me pardonner les soupçons que je vous ai laissé voir; ils auront fait impression sur vous; vous en estimerez moins mademoiselle de Mailly; croyez, je vous en prie, qu'elle n'est point coupable : pour moi je n'ai presque plus besoin de le penser; je ne sais même si je ne sentirais point un certains plaisir d'avoir à lui pardonner."

Ce sentiment, qu'il eût été si nécessaire au comte de Canaple de trouver dans madame de Granson, le fit soupirer. "Vous avez raison, lui dit-il, on pardonne tout quand on aime. -Oui, répliqua M. de Châlons; mais si j'aime assez pour tout pardonner, j'ai toujours trop parfaitement aimé pour avoir besoin d'indulgence. Vous vous souvenez qu'en vous contant les aventures de cette malheureuse nuit, je vous dis qu'un événement singulier m'avait obligé de sortir de Calais; le voici :

M. de Clisson logeait dans la maison où j'étais : comme il n'était jamais venu à la cour de France, et qu'il n'était pas à celle de Flandre lorsque j'y étais allé, je n'ai pas craint d'en être connu. Nous nous étions parlé plusieurs fois, et nous avions conçu de l'estime l'un pour l'autre. "Je viens, me dit-il en entrant dans ma chambre, et en m'abordant avec cette liberté qui règne parmi ceux qui font profession des armes, vous prier de me servir de second dans un combat que je dois faire ce matin." L'honneur ne ne permettait pas de refuser, et la disposition où j'étais m'y faisait trouver du plaisir. Je haïssais tous les hommes : il ne m'importait sur qui j'exercerais ma vengeance.

Je me hâtai de prendre mes armes. Nous allâmes au, lieu de l'assignation ; nous avions été devancés par nos adversaires. Le combat commença et, quoique ce fût avec beaucoup de chaleur il finit presque aussitôt : nos deux ennemis furent blessés et désarmés. "Je vous demande pardon, me dit Clisson, de vous avoir engagé à tirer l'épée contre un homme avec qui il y avait si peu de gloire à acquérir; mais si je n'ai pu fournir un assez long exercice à votre courage, je puis, si vous voulez me suivre, donner à votre générosité un emploi digne d'elle." J'assurai Clisson qu'il pouvait compter sur moi.

Sans perdre un instant, nous nous éloignâmes du lieu du combat; nous traversâmes la ville, et nous allâmes descendre dans une maison qui était à l'autre bout du faubourgs. Deux femmes masquées nous y attendaient. Clisson en prit une qu'il mit devant lui sur son cheval, et me pria de me charger de l'autre. Dans la disposition où j'étais, j'avoue que, si j'eusse cru qu'il eût été question d'enlever une femme, je ne me serais pas prêté avec tant de facilité à ce qu'on exigeait de moi; mais il n'y avait plus moyen de reculer. Nous marchâmes avec le plus de vitesse qu'il nous fut possible : la lassitude de nos chevaux nous obligea de nous arrêter, sur la fin du jour, dans un village où, par bonheur, nous en trouvâmes d'autres qui nous menèrent à Ypres. Comme nous n'étions plus sur les terres de France, nos dames, qui avaient grand besoin de repos y passèrent la nuit.

Ce ne fut que là que j'appris quelle était cette aventure, où vous voyez que j'avais cependant tant de part; les miennes propres m'occupaient trop pour laisser place à la curiosité. Clisson m'apprit qu'à son retour d'Angleterre, où il avait passé avec la comtesse de Montfort, lui et M. de Mauny s'étaient arrêté à Calais; qu'ils étaient devenus amoureux, lui, de mademoiselle d'Auxi, et Mauny, de mademoiselle de Liancourt : toutes deux sous la puissance de leurs frères, qui avaient résolu de faire un double mariage, et, dans cette intention, les avaient fait élever ensemble, sous la conduite d'une vieille grand'mère de mademoiselle de Liancourt. L'une et l'autre, révoltées du joug qu'on voulait leur imposer, s'étaient affermies dans la résolution de n'épouser que quelqu'un qu'elles pussent aimer.

M. de Clisson et M. de Mauny leur inspirèrent les sentiments qu'elles voulaient avoir pour leurs maris. Il fut résolu entre eux qu'elles prendraient leur temps pour sortir de la maison de madame de Liancourt; que leurs amants, après avoir reçu leur foi, les emmèneraient en Bretagne. Mauny fut obligé de passer en Angleterre : il avait de fortes raisons pour ne pas déclarer son mariage, et Clisson fut chargé seul de l'exécution du projet. Les dames, après s'être sauvées la nuit, étaient venues se réfugier dans cette maison du faubourg, où elles étaient cachées depuis deux jours, lorsque Clisson et moi les allâmes chercher.

Les deux frères, avertis de leur fuite ne doutèrent pas que Clisson n'en fut l'auteur; aucun soupçon ne tomba sur M. de Mauny, qui était absent depuis assez long-temps. M. d'Auxi et M. de Liancourt appelèrent M. de Clisson en duel, persuadés que celui qu'il choisirait pour second ne pourrait être que le ravisseur de mademoiselle de Liancourt. La crainte qu'on ne découvrit le lieu où ces dames étaient cachées, obligea Clisson, après le combat, de me prier de l'aider à les en tirer. Je juge que M. de Mauny a fait passer sa femme en Angleterre, où peut-être n'avait-il pas encore la liberté de déclarer son mariage.

Voilà, continua M. de Châlons, ce qui me donne l'air si coupable : il y va de tout mon bonheur que mademoiselle de Mailly en soit instruite; tous les moments qui s'écouleront, jusque-là sont perdus pour mon amour.

M. de Canaple ne tarda pas à satisfaire son ami : il vit mademoiselle de Mailly; il lui apprit tout ce que M. de Châlons venait de lui apprendre. Elle écoutait avidement tout ce qui pouvait justifier M. de Châlons:" Hélas! disait-elle, s'il est innocent, je suis encore plus à plaindre : mais ne songeons présentement qu'à le sauver. Je tremble qu'il ne soit découvert dans le lieu où il est; il faut prendre des mesures auprès du roi : votre ami est malheureux; vous l'aimez; puis-je ajouter à ces motifs l'intérêt d'une fille que vous ne connaissez que par ses faiblesses? -Ne donnez point ce nom, mademoiselle, répondit le comte de Canaple, à des sentiments que leur constance rend respectables."

L'intérêt de M. de Châlons demandait que M. de Vienne, gouverneur de Calais, fût instruit de ce qui s'était passé. M. de Canaple s'empressa de se charger d'un soin qui allait lui donner des liaisons nécessaires avec le père de madame de Granson. il n'en avait rien appris depuis son départ de Bourgogne; il espérait en avoir des nouvelles; il en entendrait parler; il en parlerait lui-même : tous ces petits biens deviennent considérables, surtout pour ceux qui n'osent s'en promettre de plus grands.

M. de Vienne vit avec plaisir le Comte de Canaple; il connaissait aussi M. de Châlons; la probité de l'un et de l'autre ne lui était point suspecte; il ajouta une foi entière, à ce que M. de Canaple lui dit de l'innocence de son ami. Il se chargea d'obtenir du roi les ordres nécessaires pour la sûreté de M. de Châlons.

Le comte de Canaple, toujours occupé de son amour, ne négligeait rien pour s'insinuer dans les bonnes grâces de M. de Vienne; il lui rendait des soins; il voulait être aimé de ce que madame de Granson aimait; et quoiqu'il n'en dût attendre aucune reconnaissance qu'elle pût même l'ignorer toujours, cette occupation satisfaisait la tendresse de son coeur. Il lui fallut plusieurs jours pour amener M. de Vienne à lui parler de ce qu'il désirait; car quoiqu'il se fut bien promis d'en parler lui-même, la timidité inséparable du véritable amour le retint longtemps.

M. de Vienne, un des plus fameux capitaines de son siècle, ne s'entretenait volontiers que de la guerre : il fallut essuyer le récit de bien des combats avant d'avoir acquis le droit de faire des questions; enfin M. de Canaple, enhardi par la familiarité qu'il avait acquise, osa demander des nouvelles de madame de Granson. "Elle est, répondit M. de Vienne, à la campagne depuis le départ de son mari. -C'est sans doute à Vermanton? dit M. de Canaple. -Non, répliqua M. de Vienne elle s'en est dégoûtée et ne veut plus y aller; elle veut même s'en défaire.

M. de Canaple, éclairé par son amour, sentit la cause de ce dégoût et en fut vivement touché; mais, comme ce lieu l'intéressait infiniment, même en l'affligeant, il voulut en être le maître, Un de ses gens fut envoyé en Bourgogne avec l'ordre d'acheter Vermanton, à quelque prix qu'il fût. L'acquisition des meubles était surtout recommandées; toutes les choses qui avaient appartenu à madame de Granson, et dont elle avait fait usage étaient d'un prix infini pour le comte de Canaple : ce lit où il avait été si heureux n'avait pas même de privilège. L'amour, quand il est extrême, n'admet point de préférence.

Les coeurs sensibles se devinent les uns les autres. Madame de Granson comprit ce qui obligeait le comte de Canaple à offrir un prix excessif de Vermanton; elle crut même que ce lieu ne lui était cher que par la même raison quelle avait pour le trouver odieux, et mit obstacle à l'acquisition qu'il voulait en faire. Le comte de Canaple regarda ce refus comme une nouvelle marque de haine.

Ce que M. de Vienne lui contait de la retraite où sa fille vivait depuis l'absence de M. de Granson le confirmait dans cette opinion. Les malheureux tournent toujours leurs pensées du côté qui peut augmenter leurs peines. Il se persuada que madame de Granson aimait encore plus son mari qu'elle ne l'avait aimé. C'est moi, disait-il, qui lui ai appris à aimer; son coeur a été instruit par le mien de toutes les délicatesses de l'amour; ma passion lui sert de modèle ; elle fait pour son mari ce qu'elle sent bien que je ferais pour elle. et j'ai le malheur singulier que ce que l'amour m'a inspiré de plus tendre est au profit de mon rival.

Ces réflexions désespérantes jetaient le comte de Canaple dans une tristesse qui n'échappa pas à mademoiselle de Mailly : elle connut qu'il était amoureux ; et, sans le lui dire, elle en fut plus disposée à prendre beaucoup d'amitié pour lui et à lui donner sa confiance. C'était aussi pour M. de Canaple un soulagement de parler à quelque dont l'ame était sensible, et qui éprouvait aussi bien que lui les malheurs de l'amour.

Cependant M. de Châlons guérissait de ses blessures; il avait quitté le lit : il pressait son ami, toutes les fois qu'il le voyait, d'obtenir de mademoiselle de Mailly qu'il pût lui parler. Ce n'est que par elle , lui disait -il, que je veux démêler cette étrange aventure; je connais sa franchise et sa vérité : puisqu'elle m'aime encore, il lui en coûtera moins de s'avouer coupable, qu'il ne lui en conterait de me tromper.

Que me demandez-vous ? dit mademoiselle de Mailly au comte de Canaple, quand il lui fit la prière dont il était chargé. Puis-je voir un homme qui a rempli de deuil la maison de mon père? Cet obstacle, qui n'est déjà que trop fort, n'est pas le seul qui nous sépare pour jamais. Je l'ai cru infidèle; qu'il tâche de le devenir; l'intérêt de son repos le demande; et, de la façon dont j'ai le coeur fait, ce sera une espèce de consolation pour moi de penser que du moins il ne sera pas malheureux. -De quel ordre, répliqua M. de Canaple, me chargez-vous ? Songez que ce serait donner la mort à mon ami. "

"Vous ne doutez pas que je ne sois aussi à plaindre, et peut-être plus à plaindre que lui, répliqua mademoiselle de Mailly; dites, s'il le faut, que je ne mérite plus d'être aimée. Serait-il possible que ce fût une consolation pour lui? Non, je ne le puis penser; je sais du moins que mois coeur n'a jamais été plus cruellement déchiré que lorsque je l'ai cru coupable. -Mais, dit encore le comte de Canaple, ne m'expliquerez -vous point les motifs d'une conduite qu'il importe tant à M. de Châlons de savoir! -Il n'en serait pas moins malheureux, reprit-elle, et j'aurais dit ce que je ne dois point dire. Qu'il lui suffise que la fortune seule a causé ses malheurs et les miens; que j'avais peine à cesser de l'aimer dans un temps où je croyais ne pouvoir plus l'estimer. Plût à Dieu , dit -elle en poussant un profond soupir, avoir toujours cru en être aimée! Si je puis encore lui demander quelque,chose, je lui demande de s'éloigner d'un lieu où sa présence ne fait qu'augmenter mes maux.

Malgré le respect de M. de Châlons pour mademoiselle de Mailly, il n'aurait pu se soumettre à ses ordres, si son honneur et son devoir ne l'avaient obligé d'obéir à ceux qu'il reçoit du roi. M. de Canaple et lui furent mandés à Paris pour délibérer sur la campagne prochaine.

Madame de Granson y était arrivée depuis quelques jours pour secourir son mari, qui avait été dangereusement malade, il l'aurait volontiers dispensée de tant de soin. Son coeur n'avait pu demeurer oisif au milieu d'une cour qui respirait la galanterie : les belles femmes qui la composaient avaient eu part tour-à-tour à ses hommages. Madame de Montmorency était la dernière à qui il s'était attaché et sa passion pour elle durait encore, lorsqu'il tomba malade.

Madame de Granson ne s'aperçut pas d'abord de l'indifférence dont on payait ses soins; ou si elle s'en aperçut, elle l'attribua à l'état où était M. de Granson; mais comme cette indifférence augmentait elle vit enfin ce qu'elle n'avait pas vu d'abord. Ce fut presque un soulagement pour elle; il lui semblait qu'elle en était un peu moins coupable à son égard. Délivrée de la nécessité qu'elle s'imposait de l'aimer, elle agissait avec lui d'une manière plus libre et plus naturelle.

Elle ne s'était point précautionnée pour éviter le comte de Canaple, qu'elle croyait loin de Paris. Il la trouva dans la chambre de M. de Granson lorsqu'il y vint. La surprise et l'embarras de l'un et de l'autre furent extrêmes. M. de Granson en avait aussi sa part; c'était un caractère faible, toujours tel que les personnes avec qui il vivait voulaient qu'il fût. La présence du comte de Canaple dont il connaissait la vertu, lui reprochait sa conduite; il craignait sa sévérité. il eût cependant bien voulu continuer la sorte de vie qu'il menait alors.

Après quelques discours généraux, ces trois personnes, qui ne savaient que se dire, gardèrent le silence. Madame de Granson, avertie qu'elle devait fuir le comte de Canaple, par le peu de répugnance qu'elle avait de le voir, voulut sortir; mais M. de Granson l'arrêta. Comme il était le plus libre des trois; il se mit à faire des questions à son ami sur M. de Vienne. Quelque intéressée que fût madame de Granson à cette conversation, la crainte d'adresser la parole à M. de Canaple l'empêchait d'y prendre part. Mais M. de Vienne avait écrit à sa fille et à M. de Granson beaucoup de choses avantageuses du comte de Canaple; M. de Granson s'empressa de les lire, et en prit sa femme à témoin. "il est vrai." dit-elle en baisant les yeux.

A quelques moments de là, M. de Granson eut un ordre à donner à un de ses gens, et madame de Granson, se vit obligée de dire quelques mots à M. de Canaple, pour ne pas même lui donner occasion de parler de M. de Vienne. Elle voulut lui faire parler des dames de Calais. "Je n'ai rien vu, madame, lui dit-il d'un air timide et sans oser la regarder, que le père.... " Il voulait dire de madame de Granson ; mais il s'arrêta tout d'un coup, et se reprenant après quelques moments de silence, "Je n'ai rien vu que M. de Vienne."

Toutes ces marques de tendresse n'échappaient pas à madame de Granson : malgré elle, le coupable disparaissait et ne lui laissait voir qu'un homme aimable et amoureux. A mesure que cette impression devenait plus forte, elle le fuyait avec plus de soin; mais la nécessité d'être dans la chambre de son mari et le droit qu'avait M. de Canaple d'y venir à toute heure, lui en ôtaient la liberté. Il est vrai qu'il usait de ce privilège avec tant de ménagement qu'insensiblement madame de Granson s'accoutuma à le voir.

L'insensibilité que son mari avait pour elle fit alors une impression bien différente sur son esprit; elle ne pouvait s'empêcher, depuis que M. de Canaple en était témoin, de la sentir et d'en être blessée. Ce sentiment, dont elle ne tarda pas à démêler la cause, lui donnait de l'indignation contre elle-même; mais, malgré toute la sévérité de ses réflexions, elle ne put, à quelques jours de là, être maîtresse de sa sensibilité.

M. de Granson, à son départ de Bourgogne, lui avait demandé, au défaut de son portrait, qu'il n'avait pas eu le temps de faire faire, un bracelet de grand prix où était celui de feu madame de Vienne, à qui sa fille ressemblait si parfaitement que ce portrait paraissait le sien. Elle s'en était détachée avec beaucoup de peine, et avait prié M. de Granson de le garder soigneusement. Comme la conversation était peu animée entre le mari et la femme, et que la présence de M. de Canaple y mettait encore plus de contrainte, madame de Granson, ne sachant que dire, s'avisa de demander ce portrait à M. de Granson : il fut si embarrassé de cette demande, et si peu maître de son embarras, que madame de Granson comprit qu'il ne l'avait plus. Elle ne se trouva nullement préparée a soutenir cette espèce de mépris. Quelques larmes coulèrent de ses yeux; et, pour les cacher elle sortit de la chambre : mais ce soin fut inutile, elles ne pouvaient échapper à l'attention du comte de Canaple; et quoique ce qu'il voyait dût encore fortifier sa jalousie, un attendrissement pour le malheur de ce qu'il aimait, l'indignation qu'il conçut contre M. de Granson, firent taire tout autre sentiment.

"Puis-je croire ce que je vois? lui dit-il aussitôt qu'ils furent seuls. Quoi! vous êtes sans amour et même sans égard pour votre femme,pour cette femme qui mérite les respects et les adorations de toute la terre? Elle verse des larmes; vous la rendez malheureuse : et où donc avez - vous trouvé des charmes assez puissants pour effacer l'impression que les siens avaient fait sur votre coeur?"

"Que voulez-vous? répliqua M. de Granson, ce n'est pas ma faute : après tout, où prenez-vous qu'on doive toujours être amoureux de sa femme? Ce sentiment est si singulier, qu'il faudrait, si je l'avais, le cacher avec soin. Je vous l'avouerai encore, la passion de ma femme, dont je reçois tous les jours de nouvelles marques, m'embarrasse et ne me touche plus."

M. de Canaple, occupé si tendrement jusque-là des intérêts de madame de Granson, sentit, à ce mot de passion, réveiller toute sa jalousie. Le dépit dont il était animé lui faisait souhaiter que M. de Granson fût encore plus coupable. Il n'eut plus la force de désapprouver sa conduite, et il le quitta, plus fâché contre madame de Granson qu'il ne l'avait été contre lui.

Elle a donc de la passion ! disait-il. Si mon amour n'a pu la toucher, il aurait du moins dût lui apprendre le prix dont elle est, et la sauver de la faiblesse et de la honte d'aimer qui ne l'aime pas. Je lui pardonnerais, je l'admirerais même, si ses démarches n'étaient dictées que par le devoir; mais elle aime, mais elle est jalouse; et, tandis que je ne suis occupé que d'elle, elle n'est occupée que de la perte d' un coeur qui ne vaut pas le mien.... Hélas! sa vertu a fait naître sa tendresse; elle est malheureuse aussi bien que moi, avec cette différence, que je ne le suis que pour avoir donné entrée dans mon coeur à un amour que tant de raisons m'engageaient à combattre. Je ne puis être aimé; il faut me faire une autre espèce de bonheur; il faut parler à son mari, il faut encore le ramener à elle; il faut qu'elle me doive, s'il est possible, la douceur dont elle jouira.

Comme madame de Granson avait paru sensible à la perte du bracelet, M. de Canaple mit tout en usage pour le recouvrer, et y réussit. La ressemblance du portrait était une furieuse tentation de le garder; mais ce plaisir n'était pas comparable à celui de donner à madame de Granson une preuve si sensible de ses soins, et une satisfaction qu'elle ne devrait qu'à lui; il espérait même qu'elle démêlerait que c'était par respect qu'il n'avait osé garder ce qu'elle n'aurait pas voulu lui donner.

Malgré la liberté dont il jouissait chez M. de Granson, il y avait des heures, depuis sa ma ladie, où l'entrée de sa chambre n'était permise qu'à ses domestiques. M. de Canaple, pour, avoir prétexte d'aller dans l'appartement de madame de Granson, choisit une de ces heures. Rassuré par l'action qu'il allait faire, son air et sa contenance étaient moins timides. Madame

de Granson en fut blessé, et jeta sur lui un regard qui lui apprit ce qui se passait en elle. C'est pour vous remettre, madame, lui dit-il, le portrait dont il m'a paru que la perte vous affligeait, que j'ai osé prendre la liberté d'entrer dans votre appartement. Je n'ai jamais compris, poursuivit-il en le lui présentant,comment il était possible que M. de Granson eût pu se dessaisir d'une chose qui lui devait être si précieuse; et je le comprends encore moins dans ce moment.

Ces dernières paroles furent prononcées d'un ton bas et attendri. Madame de Granson, étonnée, attendrie elle-même du procédé de M. de Canaple, ne savait quel parti prendre. C'était lui faire une faveur, de recevoir cette marque de ses soins : et , en la lui refusant, elle lui laissait son portrait. Elle se détermina au parti le plus doux. Son coeur lui faisait cette espèce de trahison, sans qu'elle s'en aperçût. Cependant, toujours également occupée de remplir ses devoirs avec la plus grande exactitude : "J'eusse souhaité, monsieur, lui dit-elle en prenant le portrait, que vous eussiez bien voulu le remettre à M. de Granson ; mais je ne lui laisserai pas ignorer cette nouvelle marque de votre amitié." Pour finir une conversation qui l'embarrassait, elle se leva dans le dessein de passer chez M. de Granson; et M. de Canaple n'osa l'y suivre.

Madame de Granson entra dans la chambre de son mari pour lui apprendre ce qui venait de se passer; mais, lorsqu'il fut question de parler, elle s'y trouva embarrassée. Il lui vint dans l'esprit que c'était tromper M. de Granson, et le tromper de la manière la plus indigne, que de l'engager à quelque reconnaissance pour M. de Canaple. Cette idée, si capable d'alarmer sa vertu, la détermina au silence.

À mesure que la santé de M. de Granson se rétablissait, ses amis se rassemblaient chez lui. Madame de Granson se montrait peu, et se montrait toujours négligée; mais enfin elle se montrait; il n'était pas possible que sa beauté ne fit impression. M. de Châtillon, quoique engagé, par le caractère qu'il s'était donné dans le monde, de n'être point amoureux, ne put s'empêcher d'en être touché plus sérieusement

qu'il n'eût fallu pour son repos. Sa présomption naturelle ne lui laissait pas prévoir de mauvais succès; il n'avait besoin que d'une occasion de se déclarer : elle aurait été difficile à trouver, si M. de Granson, qui craignait surtout qu'on ne le soupçonnât d'être amoureux et jaloux de sa femme, ne l'avait obligée de demeurer auprès de lui dans le temps qu'il y avait le plus de monde.

Quoique la galanterie et surtout l'amour parussent aux jeunes gens de la cour une espèce de ridicule, la présence de madame de Granson donnait le ton galant à toutes les conversations. Elle n'y prenait nulle part. M. de Canaple se condamnait devant elle au même silence; et, lorsqu'elle n'y était pas, la crainte d'être deviné l'engageait encore à beaucoup de ménagement. Mais toutes ces considérations l'abandonnèrent dans la chaleur d'une dispute où il était question des plaisirs de la galanterie et de ceux de l'amour. il ne put endurer qu'ils fussent comparés; et, sans se souvenir qu'il jouait dans le monde le rôle d'indifférent, il se mit à faire la peinture la plus vive et la plus animée de deux personnes qui s'aiment, et finit par assurer avec force qu'il ne serait pas touché des faveurs de la plus belle femme du monde dont il ne posséderait pas le coeur.

"Où sommes-nous? s'écria M. de Granson. Depuis quand le comte de Canaple connaît-il toutes ces délicatesses? Le croiriez-vous, madame? dit-il à madame de Granson qui entrait dans ce moment : ce Canaple, si éloigné de l'amour, est devenu son plus zélé partisan. Il ne veut point de galanterie, il veut de belle et bonne passion; et de la façon dont il en parle, en vérité, je le crois amoureux."

La vue de madame de Granson imposa tout d'un coup silence au comte de Canaple; et, loin de répondre, il se reprochait comme une indiscrétion ce qu'il venait de dire. Son embarras aurait été sans doute remarqué, si M de Châlons, qui était aussi chez M. Granson, n'eût pris la parole : "Je pense, dit-il, comme M de Canaple; le plaisir d'aimer est le plus grand bonheur; et peut-être sentirait-on moins le malheur d'être trahi, sans la nécessité où l'on se trouve alors de renoncer à un état si doux.

-Mais répliqua en riant M. de Montmorency, pourquoi vous faire cette violence? Vous pouvez aimer tout à votre aise une maîtresse qui vous aura trompé; personne n'y mettra obstacle et j'ose vous assurer que votre félicité ne sera ni troublée ni enviée.

"Vous en rirez tant qu'il vous plaira, dit M. de Châlons; mais je pardonnerais volontiers pourvu que je trouvasse dans la sincérité du repentir et dans un aveu sans déguisement de quoi me persuader que j'étais aimé, même dans le temps que j'étais trahi. Je sens qu'il y a une espèce de douceur à pardonner à ce qu'on aime; c'est un nouveau droit qu'on acquiert d'être aimé; et on en aime soi-même davantage."

"Avec de pareilles maximes, vous n'avez garde d'être jaloux, dit M. de Granson. Du moins le suis-je très différemment de la plupart des hommes, répliqua-t-il, qui ne connaissent ce sentiment que par un amour-propre effréné. Le mien n'a rien à démêler avec les infidélités qu'on peut me faire; elles n'affligent que mn coeur."

"J'avoue, interrompit M. de Châtillon, qui n'avait point parlé jusque-là, que j'entends mal ces distinctions de l'amour et de l'amour-propre; je sais seulement que les femmes préféreront toujours un amant dont la jalousie sera pleine d'emportements, à tous vos égards et à toutes vos délicatesses."

"Pourriez-vous pardonner, madame, dit-il à madame de Granson en s'approchant de son oreille, à un homme qui craindrait de perdre votre coeur et qui conserverait encore quelque raison? -Personne, répondit-elle tout haut d'un ton fier et dédaigneux, ne sera à portée de faire une pareille perte;" et, sans le regarder, sans lui donner-le temps de répondre, elle se leva pour sortir.

Quoique M. de Canaple n'osât jeter les yeux sur elle, son attention et son application suppléaient à ses yeux : il s'était aperçu de la passion de M. de Châtillon presque aussitôt que lui-même. Un homme de ce caractère n'était un rival dangereux auprès de madame de Granson; mais un rival, quelque peu redoutable qu'il puisse être, importune toujours. La réponse de madame de Granson et le ton dont elle fut faite,le dédommagèrent de la peine qu'il avait eue de voir M. de Châtillon oser lui parler à l'oreille. Un amant, et surtout un amant malheureux, prend comme une faveur les rigueurs que l'on exerce contre ses rivaux..

M. de Châtillon n'était pas homme à se rebuter par ce qu'il venait d'essuyer : il suivit madame de Granson, dans l'espérance de lui donner la main. M. de Canaple, qui n'avait plus,rien qui l'arrêta dans la chambre, sortit aussi. Ils se trouvèrent tous deux auprès du chariot de madame de Granson lorsqu'elle voulut y monter. M. de Canaple n'osait cependant lui présenter la main; mais M. de Châtillon ne garda pas tant de ménagement; et madame de Granson, irritée de sa hardiesse,occupée de la réprimer pris celle de Canaple, et ne s'aperçut combien la préférence qu'elle donnait était flatteuse, que parce qu'elle sentit que cette main était tremblante : aussi se hâta-t-elle de la quitter et de monter dans son chariot.

Cet instant était le premier où M. de Canaple avait ressenti quelque douceur : il eut bien voulu se trouver seul et en jouir à loisir; mais M. de Châlons, qui le joignit dans le moment, ne lui en donna pas la liberté. "Que vous êtes heureux! lui dit-il; car, malgré les soupçons que vous avez fait naître aujourd'hui, je suis persuadé que vous n'aimez rien. Pour moi, je suis la victime d'une passion qui ne me promet que des peines, et que je n'ait même pas le force de combattre."

M. de Canaple ne pouvait avouer qu'il était amoureux, et ne pouvait aussi se résoudre à le désavouer; c'eût été blesser son amour, ou sa discrétion : "Ne parlons point de moi, répondit-il,je suis ce que puis, et je ne conseillerais à personne d'envier ma fortune."

M. de Châlons, plein de sentiments ne s'occupa pas à pénétrer ceux de son ami. " Je suis plus agité aujourd'hui que je ne l'ai encore été,lui dit-il; la peinture que je viens de faire mes sentiments les a réveillés et gravés plus profondément dans mon coeur. Par grâce, écrivez à mademoiselle de Mailly : c'est une liberté qui ne m'est pas permise; mais ce sera presque recevoir une de mes lettres que d'en recevoir une des vôtres. Je l'occuperai du moins quelques moments; et quelle douceur n'est-ce pas pour moi!"

Le comte de Canaple était dans les dispositions nécessaires pour bien exprimer les sentiments de son ami; mais cet ami était trop amoureux pour être aisé à contenter. La lettre fut faite et refaite plus d'une fois, et remise enfin à un homme de M. de Canaple, avec ordre de la porter à Calais, et d'en rapporter la réponse.

Cependant le départ du roi était fixé; et tous ceux qui n'étaient point attachés particulièrement à sa personne, voulurent le devancer , et se disposèrent à partir. M. de Canaple fut de ce nombre : la peine de s'éloigner de ce qu'on aime n'est pas, pour un amant malheureux ce qu'elle est pour un amant aimé.

Lorsque la santé de M. de Granson lui permit de sortir de la chambre, il voulut que madame de Granson fût présentée au roi et aux reines. Sa beauté fut admirée de tout le monde. Les louanges qui 'on lui prodigua augmentèrent les empressements de M. de Châtillon : il la suivait partout; et, malgré la mode et le ton qu'il avait pris dans le monde, il lui rendait des soins assez à découvert. Madame de Granson, importunée de ses soin, de mauvaise humeur contre elle et contre l'amour, se vengeait, par les rigueurs qu'elle exerçait sur lui, de ce qu'elle sentait pour son rival : ce rival en était souvent témoin ; et , quoiqu'il fût traité lui-même avec encore plus de sévérité, elle n'était pas du moins accompagnée du, dédain et du mépris dont on accablait M. de Châtillon. madame de Granson ne put éviter les adieux de l'un et de l'autre. M. de Châtillon osa encore parler le même langage. M. de Canaple au contraire ne prononça pas un seul mot.

Cette différence de conduite n'était que trop remarquée par madame de Granson. les reproches qu'elle ne cessait de se faire, tournaient au profit de ses devoirs; elle croyait toujours les remplir assez bien. Loin d'être rebuter par le peu d'égards que M. de Granson lui marquait, elle redoublait de soins et d'attention.

Comme il suivait le roi, il ne partit pas si tôt que M. de Canaple. Madame de Granson s'aperçut que sa présence le contraignait : sans lui faire le moindre reproche, sans marquer le moindre mécontentement, elle se disposa à aller à Calais, pour être plus à portée des nouvelles de l'armée, et pour être avec un père qu'elle aimait, et dont elle était tendrement aimée : c'était, dans la disposition où son coeur était alors, une consolation et un besoin de pouvoir se livrer aux sentiments d'une amitié permise.

M. de Vienne reçut sa fille avec joie; elle fut visitée de tout ce qu'il y avait dans la ville de gens considérables. Mademoiselle de Mailly ne fut pas des dernières à s'acquitter de cette espèce de devoir : elles avaient l'une et l'autre les qualités qui préviennent si favorablement et qui font naître l'inclination : aussi, dès le premier moment de la connaissance, se trouvèrent-elles dans la même liberté que si elles s'étaient connues depuis long-temps, Madame de Granson, charmée des agréments et de l'esprit de mademoiselle de Mailly, en parlait souvent à M. de Vienne.

"Je voudrais, lui disait-elle, passer mes jours une si aimable fille; mais je meurs de peur qu'elle ne nous soit bientôt enlevée par quelque grand mariage. -Ce mariage pourrait au contraire la rapprocher de vous, répondit M. de Vienne. Canaple, dans le séjour qu'il a fait ici, a paru fort attaché à elle; il y est revenu sans autre besoin que celui de la voir; et l'on m'amena, il y a quelques jours, un homme chargé d'une lettre pour elle, qui n'avait point d'abord voulu dire son nom, mais qui fut obligé de m'avouer qu'il appartenait au comte de Canaple. De l'humeur dont il est, une si grande assiduité prouve beaucoup." Madame de Granson sentit à ce discours un trouble et une émotion qu'elle n'avait jamais connus. Elle n'avait plus la force de continuer la conversation, lorsque mademoiselle de Mailly entra.

M. de Vienne, qui avait plus de franchise que de politesse, ne craignit pas de l'embarrasser en lui répétant ce qu'il venait de dire à sa fille. Mademoiselle de Mailly ne put entendre sans rougir un nom qui était lié dans son imagination à celui de son amant. Mais on ne se retient guère sur les choses qui intéressent le coeur, surtout lorsqu'on peut s'y livrer sans se faire de reproches. Mademoiselle de Mailly, après avoir dit légèrement que M. de Canaple n'était point amoureux d'elle, se fit un plaisir de louer des qualités qui lui étaient communes avec M. de Châlons, et le loua avec vivacité.

Madame de Granson l'avait vu jusque-là des mêmes yeux, et plus favorablement encore; mais, de ce qu'il paraissait tel à mademoiselle de Mailly, il cessa de lui paraître le même. Maîtrisée par un sentiment qu'elle ne connaissait pas, elle ne put s'empêcher de contredire. M. de Vienne, qui trouvait sa fille injuste, prit parti contre elle. Mademoiselle de Mailly, fortifiée par l'autorité de M. de Vienne, soutint d'abord son opinion avec une chaleur peu propre à ramener madame de Granson; mais, comme elle avait l'esprit dans une situation plus tranquille, elle se hâta de finir la dispute.

Madame de Granson, restée seule, se trouva saisie d'une douleur inquiète et piquante, qu'elle n'avait point encore éprouvée. Les réflexions qu'elle faisait sur ce qui venait de se passer lui donnaient des soupçons, et même des certitudes, dont elle se sentait accablée. Je n'en saurais douter, disait-elle, il est amoureux, il est aimé : l'amour, et l'amour content, peut seul inspirer ce que je viens de voir.

Quoi! tandis que j'avais besoin de ma vertu pour me souvenir de l'outrage qu'il m'a fait; tandis que je ne le croyais occupé qu'à le réparer; tandis que les apparence de son respect faisaient sur mon coeur une impression si honteuse, il aimait ailleurs! Comment ai-je pu m'y tromper? Comment ai-je pu donner une interprétation si forcée à ses démarches? Comment ai-je pu croire qu'un homme amoureux fût toujours si maître de lui? Non, non il m'aurait parler, au risque de me déplaire.

Elle se rappelait ensuite que, dans cette conversation où le comte de Canaple soutenait le parti de l'amour, il s'était tu dès qu'elle avait paru. Sa délicatesse aurait été bléssée, disait-elle, de parler d'amour devant tout autre femme que devant sa maîtresse. Que sais-je s'il ne croyait pas avoir des ménagements à garder à mon égard.

 

 

 

 

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